Je ressens, donc je suis

Nous pensons bien trop souvent que les sentiments ne sont que faiblesse …

Lors de la conversation organisée par 50NN sur le sujet « Nos enfants sont-ils racistes ? », une participante a dit que nous, Noirs, appelons souvent racisme une simple maladresse, ou de la pure bêtise, et que nous jouons parfois les victimes. Cette femme n’entendait pas qu’une mère par exemple considère comme du racisme, le fait qu’une petite fille blanche, en présence de son père qui a alors tourné la tête, dise à sa fille noire après un cours de danse que sa peau était dégoutante. Elle n’entendait pas qu’un père considère comme du racisme, le fait qu’un enfant refuse de jouer avec son fils parce que, selon ses propres dires, son papa ne veut pas qu’il joue avec un Noir.
Au-delà de cette conversation, lorsque vous avez été choqué par ce collègue qui a dit que vous êtes intelligent …pour un Noir, vous a-t-on déjà dit que c’est vous le problème ? Après tout, c’est un compliment, certes maladroit, mais un compliment avant tout. Pas de quoi se sentir heurtés !
Lorsque vous allez au bureau à reculons parce qu’il y a ce collègue aux blagues salaces et aux mains baladeuses qui vous fait vous sentir sale, vous a-t-on déjà dit que c’est vous le problème ? Après tout, n’exagérons rien, il n’y a pas viol ! Et puis, ce collègue est juste tactile, pas de quoi en faire un drame.  Mettez des cols roulés si vraiment cela vous gêne…

Le propos de cet article n’est pas ici de traiter de ce qu’on peut considérer comme du racisme, ni de ce qu’on peut traiter d’attouchements.
Le propos de cet article est la minimisation voire l’interdiction de nos sentiments, la négation de notre humanité, car souvent nous taisons nos sentiments en matière de racisme, en matière d’attouchements, et de façon plus large en matière de violences, de peur de s’entendre dire qu’on joue les victimes, qu’on exagère, que ce n’est rien, que ce n’est que dans notre tête, ou encore qu’il y a des problèmes plus graves que les nôtres. Nous nous taisons et taisons nos sentiments, et un jour, ces mêmes personnes nous demanderont « Mais pourquoi tu n’as rien dit ?! » …On se demande, tiens.

J’ai repensé à cette minimisation des sentiments à un tout autre niveau.
Je pense à ces soucis, tracas, mauvaises nouvelles, qui nous font passer une sale période. Je parle des annonces, des échecs, des ruptures, des maladies, qui nous plongent dans cet état peu glorieux de déprime profonde, et que j’appelle des mauvaises périodes sur le plan psychologique. Nous n’avons pas tous les mêmes problèmes, nous ne traversons pas les mêmes périodes sur le plan psychologique, mais je pense qu’il n’y a pas de comparaison à faire entre ces périodes. En les comparant, nous finirons non pas seulement par excuser le comportement de certains en leur trouvant des circonstances atténuantes, mais surtout à négliger l’autre, son propre état d’esprit du moment, à mépriser sa mauvaise période à lui. En évoquant qu’on a tous de mauvaises périodes sur le plan psychologique, une amie a répondu qu’« il y en a qui ont des problèmes psychologiques plus graves que d’autres », comme si cela autorisait une personne à avoir un comportement blessant, ou plutôt interdisait à une autre personne de ressentir quoique ce soit.

Et cette phrase m’a frappée et amenée à réfléchir à ces manques de considération de l’autre.
Je refuse de m’abaisser à la comparaison, alors je me suis tue. Après tout, n’est-il pas tout à fait pitoyable de rentrer dans une sorte de concours de celui qui passe la plus mauvaise période sur le plan psychologique ? Et Dieu seul sait, que derrière les grands sourires qu’on affiche, se cachent de petits tracas ou de grands malheurs qui mettent notre moral à rude épreuve, faisant parfois émerger des pensées des plus sombres.

Cependant, et bien que je sois la première à réagir de la sorte, taire nos sentiments n’est pas une bonne chose. Vous le faîtes certainement également ; alors comment le vivez-vous ? Comment vous sentez-vous ? Ne vous dîtes-vous pas que vos sentiments ne comptent pas ? Qu’ils valent moins que ceux des autres ? A terme, ne vous dîtes-vous pas que vous valez moins que d’autres?
Il y a quelques années, j’ai appris à respecter les sentiments des autres. Mais je ne suis pas parfaite (ho ho loin de là) et je dois avouer que je n’essaye même pas de comprendre la mauvaise humeur ou la tristesse d’un gars dont le chat est mort la semaine précédente : « Waouh … On n’a visiblement pas tous les mêmes problèmes … Et donc il va la jouer déprime et sanglots toute la journée? »
Pourtant, j’apprends de plus en plus à taire ces remarques même si elles ne sont que dans ma tête, à respecter l’autre en tant qu’être humain.
Si je ne peux pas considérer les problèmes de l’autre comme tels, je n’ai pas le droit de me moquer ni minimiser ses sentiments. Percevez-vous la nuance ?
Je vais oser prendre un autre exemple qui devrait plus faire sens, même s’il présente un tout autre cas. [Après tout, c’est l’idée derrière ces cas qui nous intéresse, pas les cas eux-mêmes.]
Il peut nous arriver de considérer une tumeur au cerveau plus importante qu’une dépression. Soit. Mais le problème est que nous allons alors avoir tendance à considérer la mauvaise période sur le plan psychologique de la personne avec une tumeur plus importante que celle de la personne en pleine dépression : «Mais t’en as pas marre de chialer ?! Alors que lui il y a un vrai problème ! Une tumeur ! Lui, il a des raisons de pleurer ! Alors c’est bon. Reprends du poil de la bête, reprends-toi, remets-toi ! Problèmes à deux balles. Quoi ? Ton papa n’est jamais venu voir un de tes matches de foot, c’est ça ? TCHIP ! »
Et pourtant, en médecine, ces deux personnes vont être considérés comme des individus avec des problèmes bien différents, comme des patients, comme des êtres humains qui méritent d’être soignés : l’un dans un service d’oncologie, l’autre dans un service de psychologie, mais tous deux méritent le respect, tous deux méritent qu’on respecte leur mauvaise période sur le plan psychologique.
Percevez-vous la nuance maintenant ?

Donc non, nous n’avons pas tous les mêmes problèmes, mais nous sommes tous humains. J’ai mes pensées, mes considérations, mais il ne m’appartient en aucun cas de décréter qui a le droit ou non de passer une mauvaise période sur le plan psychologique et encore moins d’évaluer son importance.
De même, personne n’a le droit de m’interdire d’être offusquée par un « Tu es intelligente…pour une Noire. », ni de qualifier cela comme du racisme. Personne n’a le droit de me refuser de me sentir off, anxieuse, déprimée, sur le point d’éclater en sanglots, déçue ou furieuse, lorsque je suis dans une mauvaise période sur le plan psychologique, parce que certains « ont des problèmes psychologiques plus graves que d’autres ».  Personne n’a le droit de vous dire que c’est dans votre tête, que ce n’est pas si grave car il y a des choses plus graves.

Oui, il y a des choses plus graves que vos petits tracas du quotidien.
Oui, il y a des choses plus graves que votre maladie. Il y a toujours plus grave, et vous vivrez toujours plus grave.  Disons-le.

Sans prôner l’apitoiement ni appeler à prendre plaisir à se vautrer dans la déprime, nous avons tous nos phases, nos mauvaises périodes, nos coups durs et notre moral qui nous joue des tours. Et cette phase douloureuse dans laquelle vous vous trouvez va passer, certaines toutes seules, d’autres avec de l’aide, et encore d’autres une fois votre problème résolu. Mais je parle du présent car ces sentiments forment votre présent, ce coup vous mine maintenant, il vous fait passer par tant d’émotions maintenant que vous en arrivez certainement à perdre de vue un possible futur.

Ce que je dis c’est que vous comptez. Vos problèmes sont les vôtres, et nous n’avons pas tous la même sensibilité; nous ne gérons pas tous nos problèmes de la même façon, mais les sentiments qui découlent de ces problèmes comptent.
Vos sentiments comptent, et vous comptez.
Dans un autre article, je nous conseillerais certainement de reprendre du poil de la bête, de ne pas nous laisser abattre, car nous sommes forts … plus forts que nous le croyons. Mais ce n’est pas le propos de cet article et vous l’aurez compris.
Car à force de se répéter que nous sommes forts, à force de taire nos sentiments, nous finissons par croire que nous ne méritons ni de souffler, ni de pleurer, ni de nous énerver, ni de nous confier. Nous en oublions que nous sommes humains et arrivons alors à juger ceux qui laissent parler leurs sentiments. Cercle vicieux …

Nous vivons dans un monde dans lequel il nous est interdit de pleurer et d’être révoltés lorsqu’une école est bombardée en Syrie, lorsque des enfants sont arrachés à leurs parents une fois la frontière mexicaine passée, lorsqu’un Noir est victime d’une énième bavure/brutalité policière, parce que ces problèmes ne sont pas les nôtres.
Et lorsque nous laissons s’exprimer les sentiments nés de nos « petits » problèmes, il nous est justement rabâché qu’il y a des problèmes plus importants que les nôtres.

Je crois que nos sentiments forment notre humanité. Et que dire alors de celui qui refuse à l’autre de ressentir si ce n’est qu’il bafoue sa propre humanité ?
Alors peu importe votre problème, vos sentiments comptent car vous comptez.
Ne vous dîtes pas que ce n’est rien, qu’il y en a d’autres qui vivent de vraies catastrophes, et qu’à côté votre problème est bien minable.
Si ce problème vous mine suffisamment pour déclencher des angoisses, des crises de pleurs, une forte envie de rester planqué à la maison, un besoin de frapper dans un mur, ou encore des pensées morbides, sachez que vos sentiments comptent.
Si vous pensez ne pas pouvoir en parler par peur d’être ridiculisé, si vous ne voulez même pas en parler car vous ne savez pas quoi dire, par où commencer, sachez que vous comptez.
Considérez cet article comme un rappel que vous êtes humains, que vous avez le droit de ressentir toutes ces choses, que vous ne valez pas moins qu’un autre.
Et j’espère que tout va aller pour vous, que la mauvaise période sur le plan psychologique dans laquelle vous vous trouvez va passer, et ce, peu importe votre problème, car vous comptez.

  • CPS

4 réflexions au sujet de “Je ressens, donc je suis”

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