La crainte en héritage

J’ai appris, ni trop tôt ni trop tard mais lorsqu’il me fallait l’apprendre, que je devais travailler beaucoup plus que quiconque car la jeune fille que je suis ne devient pas seulement une femme, mais une femme noire.
Triste réalité? Ma réalité.
Et moi qui me plaisais à croire et dire que mon entrée en Master m’avait (enfin) sortie de ma naïveté, je me rends compte que cela ne suffit pas à être préparée à l’ignominie qui s’évertue à pourrir ma réalité. Bien au contraire, je découvre aujourd’hui les différentes modalités de cette réalité.

Travailler avec acharnement … en prenant le risque de voir le mérite de ce travail attribué à un autre dont la peau est plus claire.
Travailler avec persévérance … en prenant le risque de se voir voler ce travail par un autre dont la peau a la couleur du lait.
Travailler en prenant plaisir à faire bouillonner son cerveau … en prenant le risque de voir ce travail ridiculisé sous prétexte qu’il n’a pas été produit par un autre dont le cerveau semble apprécié car situé entre les deux jambes.
Travailler plus qu’eux? Je signe.
Certains parleront d’injustice que nul ne devrait se résigner à accepter. Comprenez-le ou non, pour moi, signer ne signifie pas se résigner. Là est ma réalité, et j’accepte de signer ici pour pouvoir la changer. Mais comment puis-je travailler en craignant à chaque instant que ce travail me soit dérobé, que le mérite me soit refusé …
J’étais pour le risque, jusqu’à ce que ma réalité m’en donne une nouvelle définition.
J’étais pour le risque avant que je comprenne qu’il signifie vivre dans une crainte constante, avant que je réalise qu’il implique un état de suspicion permanent, avant que je me rende compte qu’il nécessite une espèce de paranoïa malheureusement bien trop fondée.

Il semble pourtant qu’un choix me soit offert :
Accepter de « jouer le jeu » dans l’espoir de gagner une paix qui ne serait au final qu’illusoire?
Ceci représenterait pour moi la vraie résignation, la renonciation à mon droit le plus élémentaire : être.
Travailler exclusivement avec des Noirs voire des femmes noires pour protester contre cet avilissement et éviter ce genre de … contrariétés?
Je ne suis pour le communautarisme que lorsqu’il ne mène pas à ni n’encourage la ségrégation.

Que choisiriez-vous?

J’opte pour une troisième option : me battre.
Il y a quelques jours, mon ami Patrick m’a apporté sérénité et motivation en me rappelant que celui qui sème en pleurant, récolte en chantant. C’est pourquoi me battre est un risque que je suis disposée à prendre, car si je dois me faire une promesse, si je dois faire cette promesse à mon père, si je dois faire cette promesse en mémoire de ma grand-mère, c’est bien celle-ci : jamais je ne poserai volontairement un genou au sol.
Jamais je ne poserai volontairement un genou sur un sol gorgé du sang, des larmes et de la sueur de ceux qui ont expérimenté des réalités que je ne connaîtrai alors jamais je l’espère, de ceux qui vivent des réalités similaires à la mienne et qui ont décidé de se battre également, de ceux qui reconnaissent participer au maintien voire à la construction de ces réalités et qui décident aujourd’hui de lutter contre de manière effective.
A l’image de mon père, je décide de me battre aujourd’hui pour que demain, ceux qui fouleront le sol gorgé de mes larmes, de ma sueur et de mon sang s’il le faut, n’aient pas à expérimenter ma réalité.
C’est parce que je refuse de leur laisser ma crainte en héritage que je refuse aujourd’hui d’y succomber.

  • C.Patisson-Smith

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